Dans les coulisses de Spotify, le juke-box 2.0 – TéléObs.

Le tour du propriétaire commence par la table de ping-pong, dépliée au centre d’une cour intérieure, encadrée de grandes baies vitrées. La légende raconte que le chanteur canadien Justin Bieber y aurait infligé une raclée au fondateur du numéro un mondial du streaming musical, Daniel Ek. 

Autour : des bureaux. Une enfilade d’openspace décorés par les salariés, pour la plupart de sexe masculin, la trentaine à peine, en jeans, tee-shirts, baskets, qui pianotent devant leurs écrans, un casque vissé sur la tête. Soixante-huit nationalités sont représentées. Spotify croule sous les candidatures, assure Jamie Smith, son directeur de la communication interne : l’entreprise, présente dans 28 pays, en a reçu 32.000 depuis le début de l’année !

Géant du streaming

Avec 75 millions d’utilisateurs, l’ex-petite firme suédoise est devenue le géant du streaming. Ce service, qui fait trembler une industrie musicale en chute libre, permet d’écouter gratuitement des morceaux sur internet et de se constituer ses playlists. Epouvantail pour certains artistes et producteurs, il est une future vache à lait pour d’autres. Car, si son accès est gratuit, le site reverse des droits aux artistes grâce à une manne publicitaire qu’on annonce gigantesque – Jonathan Forster, directeur pour l’Europe du Nord, rappelle en passant que la pub a rapporté 80 milliards de dollars aux radios privées en 2014, quand les recettes de l’industrie du disque ont atteint… 15 milliards de dollars. Spotify compte aussi 20 millions d’abonnés payants “freemium”, pour un service plus rapide et sans publicité.

Depuis le succès colossal du suédois, la riposte s’organise. Après le rappeur Jay-Z, qui a lancé, en mars dernier, avec ses amis stars Rihanna, Madonna, Daft Punk…, le service payant Tidal – pour l’instant sans grand succès –, c’est au tour du géant Apple d’attaquer avec son application Apple Music, disponible depuis le 30 juin. La marque à la pomme a des atouts de taille : 170 milliards de trésorerie et un milliard d’utilisateurs de son fameux iTunes. Cette offensive n’a pas ébranlé Daniel Ek, qui s’est fendu d’un laconique “Ah ok” sur Twitter avant d’effacer le message.

Car chaque nouvelle annonce d’un concurrent est une occasion à saisir, explique Jonathan Forster :

“Tout d’un coup, on ne parle plus que de streaming. Et comme nous ne faisons pas de grosses campagnes de communication, c’est de la publicité gratuite pour nous.”

Une reconnaissance. “Ça fait dix ans que nous disons que le streaming est l’avenir de l’industrie musicale. Nous sommes heureux que les autres soient enfin d’accord avec nous.” De toute façon, assure le Britannique, Spotify est parée :

“Jusqu’à présent, nos ennemis principaux étaient les pirates. C’est comme de se battre contre des zombies : ils n’ont ni corps ni règles. Ça nous a endurcis.”

Chez Spotify, on est aussi convaincu d’avoir une longueur d’avance : “Depuis notre lancement, nous avons fourni 2,5 milliards d’heures de musique en streaming : c’est autant de données qui nous permettent d’améliorer notre service.”

“Hack week”

A Stockholm, la décontraction fait partie du modèle. Salle de jeux, studio d’enregistrement, concerts gratuits à la cafétéria… D’après Paolo Brolin Echeverria, il n’est pas rare de voir traîner les salariés tard dans la nuit, au 61 de la rue Birger Jarlsgatan, siège de l’entreprise. Celle-ci a atteint une valorisation record de 7,5 milliards de dollars, mais l’esprit start-up demeure.

L’effervescence avec. Paolo est responsable de la “hack week”, qui vient de se terminer : pendant deux semaines, les 1.500 salariés du groupe (dont la moitié est basée à Stockholm) ont carte blanche pour travailler sur un projet qui leur tient à cœur.

Accès légal à une gigantesque discothèque

C’est pendant l’une de ces sessions qu’est née “running”, la toute dernière fonctionnalité, présentée fin mai à New York, qui permet aux joggeurs d’adapter le rythme de leurs playlists à la cadence de leurs pas. L’aventure Spotify a commencé en 2006 avec la rencontre de Daniel Ek, alors jeune programmeur de 23 ans passionné de musique, déjà riche mais déprimé, et d’un entrepreneur, Martin Lorentzon, 37 ans, multimillionnaire en quête de nouveaux projets.

Tous deux admirent Napster, le site de partage en ligne fondé en 1999 par un groupe de jeunes Américains, fermé deux ans plus tard sur ordre des tribunaux. Leur idée : réussir là où les autres ont échoué, en proposant un service d’accès légal à une gigantesque discothèque (autour de 30 millions de chansons), avec l’accord des labels et des ayants droit.

Le nom “Spotify” naît d’un malentendu lors d’une soirée un peu arrosée : Martin Lorentzon est devant l’ordinateur et enregistre des noms de domaine, tandis que Daniel Ek lance des suggestions. Le premier entend mal ce que dit le second et écrit “Spotify” : une combinaison de “spot” (découvrir) et “identify” (identifier). Quelques mois plus tard, un certain Jonathan Forster pousse la porte d’un petit appartement, dans le centre de Stockholm : “Il y avait un groupe de types visiblement superdoués, qui tapaient à toute vitesse sur leurs claviers et surfaient sur deux écrans à la fois, dit-il. On sentait l’excitation dans l’air.” Forster a droit à une première démonstration : “C’était magique. Ils avaient travaillé très dur pour que la musique soit disponible en moins de 300 millisecondes. L’oreille ne détectait aucun délai.”

Le pari est osé. Il s’agit de proposer simultanément une alternative aux boutiques de téléchargement, comme iTunes, et aux sites de téléchargement illégal, tels que Pirate Bay – à l’époque, YouTube n’en est alors qu’à ses balbutiements. L’idée de combiner un service gratuit, où les chansons sont régulièrement entrecoupées de spots publicitaires, à un service payant, le “premium”, accessible hors connexion, sans pub, s’impose rapidement. Un modèle “contre-intuitif”, dit Gustav Söderström, directeur des produits : “Car on a dit aux gens qu’ils allaient devoir commencer à payer pour obtenir ce qu’ils trouvaient gratuitement sur les sites de téléchargement illégal. Si vous n’êtes pas passionné, 120 euros par an, ça fait beaucoup. Mais plus vous consommez de musique, plus ça devient important. Et télécharger sur Pirate Bay prend du temps. Nous avons fait le pari de la commodité. Heureusement, les gens ont suivi.”

Les négociations avec les maisons de disques vont durer deux ans. “On regardait les listings des compagnies et on envoyait des emails aux gens, en espérant juste décrocher un rendez- vous”, raconte Jonathan Forster. Per Sundin, patron d’Universal Suède, est l’un des premiers à dire banco : “L’industrie musicale était attaquée de partout. On était désespérés. On avait essayé d’autres services. Rien ne fonctionnait.” Encore faut-il convaincre ses supérieurs. Si les labels sont partants pour le service payant, ils ne veulent pas du “freemium” (accès gratuit puis payant). Spotify ne lâche pas. Gustav Söderström s’en félicite : “Nous avons un taux de conversion du gratuit au payant de 25 %. Jusqu’à présent, Skype était une référence avec 7 %. Or notre taux aurait dû diminuer avec l’accélération de notre développement, mais ce n’est pas le cas : les utilisateurs du service gratuit continuent de passer au payant, bien au-delà des premiers mois.”

Coup de gueule planétaire de  Taylor Swift

L’an dernier, le “freemium” a connu son heure de gloire avec le coup de gueule planétaire de la chanteuse pop américaine Taylor Swift, qui a annoncé qu’elle quittait la plateforme, mécontente de ne pas être rémunérée à sa juste valeur pour sa musique. Jonathan Forster dit son incompréhension :

“Elle a laissé ses chansons sur YouTube, où les téléchargements ont explosé. Si nous n’offrions pas de service gratuit, nous perdrions notre meilleure chaîne de marketing pour le premium. Surtout, le gratuit génère de l’argent pour les artistes, grâce aux revenus de la publicité, ce qui n’est pas le cas de YouTube.”

Ludvig Werner, directeur de l’Ifpi (Fédération internationale de l’Industrie phonographique) à Stockholm, reconnaît que le modèle est complexe :

En tant qu’artiste, vous receviez une grosse somme d’un coup, à la sortie de votre CD. Désormais, vos revenus s’étalent dans le temps.”

La transparence n’est pas non plus toujours au rendez-vous : “Ce que vous touchez dépend de l’accord signé avec la maison de disques.” Pour lui, le streaming représente pourtant l’avenir de l’industrie musicale : “En Suède, nos revenus ont chuté de 60 % entre 2001 et 2008. Avec le streaming, ils ont augmenté de 27 %, et ce nouveau modèle représente désormais plus de 80 % des revenus de l’industrie.”

Une application incontournable

Spotify reverse 70 % des recettes générées par les abonnements et la pub aux labels et ayants droit. Au total : 3 milliards de dollars depuis sa création, avec une augmentation vertigineuse ces derniers mois. Et ce n’est qu’un début, assure Jonathan Forster :

“Le jeu Angry Birds a 600 millions d’utilisateurs. C’est dire notre potentiel. Nous avons les Rolling Stones, Daft Punk, Beck … Imaginez ce que le reversement va représenter avec 600 millions d’utilisateurs, ou un milliard, comme Instagram ?”

Tel est bien l’objectif : faire de Spotify une application incontournable.

“La question n’est pas de savoir quelle part du gâteau nous obtiendrons, mais comment accroître la taille de ce gâteau”, lance Gustav Söderström. Et puis, il se targue du soutien que sa compagnie apporte aux artistes : “Grâce aux données dont nous disposons, nous pouvons leur dire où se trouvent leurs fans, où se produire en concert.”

Les développeurs y travaillent d’arrache-pied, usant de savants algorithmes pour découvrir les goûts des utilisateurs.

Spotify a réalisé un chiffre d’affaires d’un milliard de dollars en 2014, mais quadruplé son déficit. Elle vient cependant, d’annoncer une levée de fonds de 465 millions d’euros, et se lancera bientôt dans la vidéo. L’enjeu est de taille, selon Gustav Söderström :

“Nous voulons vous accompagner toute la journée et produire la BO de votre vie.”

Advertisements

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s