Frappées de plein fouet par la crise et face aux grandes plateformes, les salles de cinéma doivent plus que jamais repenser le lien qu’elles entretiennent avec leurs publics. Du rôle de diffuseur, elles doivent passer à celui de médiateur culturel, estime Elisha Karmitz, directeur général du groupe MK2.

source: https://www.ladn.eu/mondes-creatifs/salles-de-cinema-vont-devoir-muter/?utm_source=newsletter_ladn&utm_medium=email&utm_campaign=news_ladn&utm_content=20200916

Donner la parole à l’économiste Esther Duflo, à l’écrivain italien Erri De Luca ou au philosophe Charles Pépin ou diffuser le dernier blockbuster à l’affiche, c’est le pari du groupe MK2 avec le lancement de « MK2 institut ». Lancé début septembre, l’espace de débats et de conférences invite artistes, chercheurs et penseurs à partager leur travail auprès du grand public, en ligne ou depuis le confort intimiste de salles de ciné. 

À l’heure où la culture subit les conséquences de la pandémie et où le streaming tend à remporter la bataille de l’attention, l’initiative sonne comme une promesse de renouveau pour le secteur. L’enjeu ? Décloisonner le 7ème art et tisser des liens entre les disciplines pour comprendre le monde avec différentes clés de lecture. Un vaste programme (150 événements de septembre à fin décembre) qui ne tiendra pas « en 280 caractères », ironise Elisha Karmitz, directeur général du groupe MK2. Pour lui c’est sûr, si les salles de cinéma veulent survivre, elles vont devoir se réinventer et prendre leur rôle de médiateur culturel au sérieux. https://www.instagram.com/p/CErgPs1qsK9/embed/?cr=1&v=12&wp=1080&rd=https%3A%2F%2Fwww.ladn.eu&rp=%2Fmondes-creatifs%2Fsalles-de-cinema-vont-devoir-muter%2F%3Futm_source%3Dnewsletter_ladn%26utm_medium%3Demail%26utm_campaign%3Dnews_ladn%26utm_content%3D20200916#%7B%22ci%22%3A0%2C%22os%22%3A1651.705000003858%2C%22ls%22%3A1302.640000001702%2C%22le%22%3A1323.2200000056764%7D

Comment évolue l’expérience de la salle de cinéma ? A-t-elle déjà changé au regard de la crise actuelle ?

Elisha Karmitz : Le cinéma a toujours été obligé de se réinventer. Aujourd’hui, la situation est celle que l’on connaît, mais en prenant du recul, il y a toujours eu des crises ! Il ne faut pas oublier que le passage du muet au parlant était déjà considéré comme tel à la fin des années 20. Récemment, le passage des salles de centre-ville aux cinémas multiplexes a été à la fois un essor et une crise pour le secteur. En parallèle, on se rend compte que les gens reviennent dans les salles de cinéma de centre-ville à cause des problématiques de transport et de proximité. Ce qui veut dire que les salles de quartier se portent mieux. A contrario, on voit que les multiplexes sont dépendants d’un certain type de programmation, notamment parce qu’il y a beaucoup d’incertitudes sur l’engagement des distributeurs américains auprès des salles. Tout change vite et ces facteurs nous obligent à nous remettre perpétuellement en question. 

Comment les salles de cinéma doivent s’adapter, en particulier face à une audience dont le temps d’attention est de plus en plus courtisé ?

E. K. : Comme les grandes plateformes de streaming, il faut que les cinémas réussissent à mettre en avant leur programmation et leurs films. Pour ça, les salles de cinéma vont devoir muter et penser leur rôle comme celui d’un média, d’un médiateur, d’un programmateur. Il faut aller à la rencontre du public. Personnellement, je trouve intéressant que l’on puisse diffuser – avant un film à grand spectacle ou un film d’auteur – la bande annonce d’une conférence d’Esther Duflo. La première fois, les gens ne la connaîtront peut-être pas, mais à force d’y être confrontés, cela attisera leur curiosité. Pouvoir confronter le travail de penseurs et de chercheurs à un film, c’est ça qui fait la richesse du cinéma. C’est aussi son rôle : être un support de débats de société. Aller écouter un philosophe ou un historien là où vous êtes allé voir le dernier film de Nolan en famille ou avec votre petite amie, c’est tout de suite moins intimidant. 

C’est ce que vous avez voulu faire avec l’Institut MK2 ?

E. K. : On sentait qu’on avait besoin d’un outil qui nous permette de faire notre métier de programmateur avec le climat politique et social actuel. On nous martèle des idées à longueur de journée, parfois de manière idéologique, souvent sans trop de nuances, de temps longs, de réflexions… Il y a une vraie perte de repères et on ne peut plus se permettre de résumer le monde en 280 caractères. Alors on s’est dit qu’on allait redonner de l’espace à la parole, à celle des intellectuels notamment. On souhaite confronter notre public à l’altérité, à des idées avec lesquelles ils ne sont pas forcément d’accord. On cherche aussi à faire sauter certains verrous. Passer la porte du Collège de France pour aller écouter un chercheur, ça peut être décourageant. Alors que dans une salle de cinéma, c’est différent, il n’y a pas de barrières à l’entrée. Aller écouter un philosophe ou un historien là où vous êtes allé voir le dernier film de Nolan en famille ou avec votre petite amie, c’est tout de suite moins intimidant. 

Est-ce une manière d’assurer vos arrières, d’hybrider vos sources de revenus au regard de la situation économique actuelle ?

E. K. : C’était d’abord une réponse à une problématique idéologique. Cela dit, ça nous permet effectivement de diversifier nos offres au vu du contexte actuel. Mais de manière générale, on essaye d’éviter la dépendance à une seule source de programmation, tout comme on ne veut pas être dépendants des studios américains. Leur propre modèle souffre d’ailleurs aussi de la crise…

La manière dont vous avez communiqué autour du lancement de l’Institut est assez révélatrice de l’époque : « Ne confiez pas votre temps de cerveau disponible à n’importe qui ».

E. K. : On est dans une bataille de l’attention permanente. Des grandes plateformes de VOD aux jeux vidéo, en passant par l’industrie de la musique et du cinéma… les gens ont un temps de disponibilité limité. Netflix le dit d’ailleurs très bien, « notre principal concurrent, c’est le sommeil des gens, ce sont ceux qui s’endorment devant les contenus ». Je comprends cette façon de voir les choses, mais je pense qu’on peut s’y prendre autrement. On peut voir la culture autrement que comme une marchandise ou un tableau de chiffres, proposer des alternatives qui poussent les gens à aller vers des idées plus complexes. 

Vous avez pourtant noué un partenariat avec Netflix cette année avec des films de votre catalogue. (En 2020, Netflix et MK2 ont annoncé une collaboration autour d’une sélection de films emblématiques avec des réalisateurs comme François Truffaut, Charlie Chaplin et Jacques Demy, ndlr.)

E. K. : Netflix a en effet acheté un catalogue de 50 films pour une durée d’un an. MK2, c’est aussi un  distributeur de films, un détenteur de droits de catalogue. À partir du moment où Netflix a le désir de présenter du cinéma d’art et d’essai, cela nous paraissait naturel de nous associer ! Permettre à des contenus emblématiques de l’histoire du cinéma d’être largement diffusés, c’est formidable. Et comme les films de Truffaut ne sont pas présentés en prime time sur TF1 ou sur France 2, on se félicite que cela se passe sur Netflix, là où une partie importante de l’audience se concentre. 

Vous avez aussi misé sur des contenus gratuits avec la plateforme Curiosity durant le confinement. Est-ce que cela va perdurer ?

E. K. : C’est une initiative que l’on va poursuivre oui ! Comme pendant le confinement, on y trouvera des curiosités, des bizarreries, des choses que l’on n’a pas l’habitude de voir, des fonds de catalogue… On va professionnaliser la plateforme et lui attribuer un modèle économique d’AVoD (Advertising video on demand). C’est un site de streaming gratuit sur un secteur de niche, mais qui se veut complémentaire d’autres types de contenus. Après avoir passé des heures sur YouTube, on peut avoir envie de choses qui sortent de l’ordinaire, on recherche un temps d’attention plus qualitatif. Si on ne veut plus subir de flots incessants de contenus, il faut avoir une capacité à faire le tri, à dire que tous les contenus ne se valent pas.

L’idée selon laquelle nous serions des zombies incapables de nous concentrer serait alors infondée…

E. K. : Sans programmation travaillée en amont, nous sommes tous des zombies derrière nos écrans ! Prenez YouTube par exemple. La plateforme n’a pas de point de vue réel sur les contenus qu’elle propose, elle se présente simplement comme un outil technologique. Il y a des vertus dans cette forme d’expression, une libération de la parole, mais je pense que le rôle des diffuseurs est d’autant plus important dans ce contexte. Si on ne veut plus subir de flots incessants de contenus, il faut avoir une capacité à faire le tri, à dire que tous les contenus ne se valent pas. Je pense que beaucoup de gens ont envie de reprendre leur destin en main, de penser par eux mêmes. Je crois aussi que le public a changé,  surtout les plus jeunes qui apprécient autant d’assister à des conférences sur des sujets qui les intéressent que d’aller voir un Star Wars ou un Tenet. Beaucoup n’envisagent pas leurs pratiques culturelles comme un simple flux d’informations. Beaucoup ont besoin de reprendre le goût du temps long.

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